2026 (extraits)

Hanna Arendt (1906 - 1975) | C.G. Jung (1875 - 1961)

HA s’inscrit entre autres dans les courants contemporains de la philosophie (On citera notamment Husserl, plutôt que Heidegger). Jung apparemment ne fait pas grand cas de ceux-ci. Il peut cependant être intéressant de situer philosophiquement sa recherche, et de discerner si son étude de l’âme accompagne, conteste ou approfondit leurs énoncés.

Tenter de rapprocher HA et Jung cela peut paraitre hasardeux. On rattachera plus volontiers la première à une conception de la philosophie politique, incluant la place que l’être humain doit prendre dans la cité, ce qui l’engage, et son importance relative dans ce qu’il est convenu d’appeler l’Histoire. Pour embrasser toutes ces problématiques elle s’est beaucoup intéressée au concept d’action (agir sur le monde) et elle a souligné l’importance de la volonté.

Jung est d’abord un psychologue et un psychiatre. Il s’intéresse bien davantage à la phénoménologie de l’inconscient et à la symbolique de l’esprit, aux rêves et aux mythes, qu’au fonctionnement et à l’organisation de la société. On pense à l’exploration de l’inconscient, à la tâche de création d’une conscience ou de transformation de celle-ci, à la façon dont l’inconscient soutient, compense ou contredit la volonté.

Cela ne l’a pas empêché de prendre position :

  • D’analyser ce que certaines irruptions de l’inconscient peuvent produire : une psychose de masse (Cf Wotan dans Aspects du drame contemporain).

  • D’alerter sur la façon dont ce qu’il appelle la massification menace l’individu (dans Présent et Avenir).

Si Hannah Arendt souligne le rôle de l’individu dans la Société, et si elle insiste sur le devoir et la capacité de l’homme à assumer toute sa responsabilité au moyen de la réflexion et de l’action, Jung met l’accent sur tout ce qui permet à un être humain de devenir un individu authentique et responsable (une personne), la connaissance de soi et la prise en compte des mouvements de l’âme, ainsi que sur son appartenance à un univers auquel il doit s’accorder. …

Le champ politique et l’esprit des profondeurs

Le champ politique

Confronter les deux, c’est d’abord constater qu’ils n’ont pas œuvré dans le même champ. C’est d’une certaine façon, si l’on reprend les termes que Jung utilise dans le Livre Rouge, opposer l’esprit de ce temps à l’esprit des profondeurs.

Rappelons en préambule la définition qu’HA donne de ce qui est politique. Dans la préface de Qu’est-ce que la politique ? [^1], on trouve deux affirmations :

« la politique prend naissance dans l’espace qui est entre les hommes, donc dans quelque chose de fondamentalement extérieur à l’homme »

« La politique repose sur un fait : la pluralité humaine. » …

L’engagement ou le retrait du monde

C’est là que les différences semblent les plus fortes. Pour Hannah, l’objet de la politique est le monde. Pour Jung, « c'est bel et bien l’homme, qui constitue pour l’homme le plus grand des dangers » [^2].

L’espace entre les hommes n’est pas privilégié par Jung. Ce qui le préoccupe le plus c’est plutôt :

  • Par quoi l’homme peut être possédé.

  • Comment l’individu va survivre sans être mangé par le collectif et être victime de la massification. Ce qu’il dira bien en forme de testament dans Présent et Avenir.

Si l’on se fie à ce qu’il relate dans le Livre Rouge, qui correspond peut-être à un moment d’exagération, ceux qui en seront capables ont (d’abord) le devoir de chercher leur propre chemin, fut-ce au détriment de leur participation à la vie de la communauté. Ou plutôt chacun a sa manière singulière de participer à l’évolution du monde, et même en laissant les choses les plus rudes se dérouler, sans s’identifier aux souffrances, ou être accablé par elles, ni se révolter contre le pire qui advient [^3] dans le monde... Cela ressemble à une ascèse monacale.

Kant et le « Vivre ensemble »

Arendt ne se fonde ni sur la métaphysique, ni sur la théorie de la connaissance de Kant, mais sur sa philosophie morale et c’est Kant penseur du jugement qui l’intéresse. Chez Kant, le jugement réfléchissant ne subsume pas un cas sous une règle donnée. De même, chez Arendt, la politique ne repose pas sur des lois morales universelles, mais sur la capacité de juger des actions singulières, sans règles toutes faites. Le jugement est contextuel (méfiance envers le moralisme dogmatique et les idéologies totalisantes).

Pour Arendt comme pour Kant, juger c’est aussi penser du point de vue des autres, condition du vivre ensemble et de la pluralité. On peut croire que cela rejoint ce dont parle Jung. C’est-à-dire que Jung nous précise comment on peut faire pour penser du point de vue des autres.

L’objectif que l’âme assigne à Jung, tel qu’on peut le constater au chapitre XVII du Liber secundus, va fortement influencer la définition de la voie qu’il décrit :

« Il faut sortir la porte de ses gonds, afin qu’un passage voie le jour entre ici et là-bas, entre le oui et le non, entre le haut et le bas, entre la droite et la gauche. Il faut construire des passages aériens entre toutes les choses opposées… » [^4]

Une Réflexion (d’actualité, il suffit de transposer) sur le mal

Ce que dit Hanna Arendt sur la capacité rédemptrice de la pensée, qui pourrait nous sauver du mal, semble correspondre à une exigence élitiste, à un idéal. Jung, quant à lui, s’intéresse à l’homme moyen, médiocre. À celui qui est victime de la massification. Et il expose pourquoi la plupart du temps la réflexion critique est empêchée (et donc pourquoi ensuite les gens obéissent sans réfléchir) :

« la discussion basée sur des arguments de raison ne demeure possible et n’a de chances d’aboutir que tant que le potentiel émotionnel inhérent à la situation n’a pas dépassé un certain niveau critique [..] la raison fait place à une espèce de possession collective ». [^5]

On peut alors se demander si c’est l’oubli du devoir de penser qui nous fait courir le risque d’être possédé par des opinions et des idées ou si ce n’est pas plutôt la méconnaissance de l’influence des phénomènes et des facteurs inconscients ? Jung explique pourquoi nous nous arrêtons de penser. Lorsque les individus les plus nuisibles, dotés d’un pouvoir d’infection, exercent une forte influence :

« Leurs idées chimériques, sous tendues par des ressentiments fanatiques, en appellent à la déraison collective et y trouvent de fertiles alluvions : n’expriment-ils pas tout haut les motivations, les ressentiments et les exigences qui chez les individus les plus normaux sommeillent en général sous le manteau de la raison, de l’acceptation, de la résignation » [^6]

Et l’on pourrait croire qu’en soulignant le risque pour chaque individu de ne pas appréhender son ombre (on pourrait ajouter et de se livrer à une ascèse personnelle) il poursuit plus loin que HA la réflexion sur la banalité du mal. Cette dernière expression a fait florès mais elle ne décrit rien de nouveau. Le mal n’est pas forcément spectaculaire. Et toutes les traditions nous engagent à faire preuve de vigilance. C’est outre la médiocrité de notre pensée la banalité de notre sensibilité qui génère le danger de contamination psychique. Comme le souligne aussi Marie Louise von Franz [^7] : le mal à grande échelle s’insinue par la fonction inférieure de chacun…

L’individuation selon Duns Scot

Jung et HA ont une orientation différente pour parler de l’individuation. HA va mettre l’accent sur ce que l’homme manifeste et sur le lien avec autrui. Elle va proposer une version très extravertie de l’individuation. Plus que Jung, qui lui va en décrire la symbolique et propose une version plus introvertie. Jung se rattache davantage à ce que les traditions spirituelles ont toujours dit.

Si l’on s’intéresse au concept d’individuation il faut citer Duns Scot [^8]. On peut constater que Arendt a pu être marquée par Duns Scot qu’elle a étudié et commenté. En effet, Duns Scot a élaboré une métaphysique de la singularité basée sur le concept d'individuation ou « eccéité ». Et il a critiqué les philosophies qui donnent trop d'importance au mode d'être général et qui ne peuvent expliquer l'existence d'individus singuliers. HA se méfiera toujours des systèmes qui prétendent expliquer l’être dans sa totalité (et des dérives idéologiques modernes) comme on vient de le voir.

On pourrait synthétiser une partie de la philosophie de Duns de la manière suivante : il ne faut pas surestimer l’intérêt d’une définition universelle de l’être humain qui aboutirait à l'effacement total de la singularité, à l'indifférenciation absolue. Pas plus qu’il ne serait juste de sanctifier l'individu comme une entité figée, statique. Ce serait le contraire de l'individuation ou du devenir-individu, qui désigne la véritable singularité. Jean Duns Scot met l'accent sur la volonté personnelle et la charité, dans la lignée d'Augustin, qui a aussi influencé HA (et de Bonaventure). …

Pour Jung l’individuation est le processus par lequel une personne advient, devenant un être à la fois total et singulier. Ce qui n’est pas contradictoire avec l’esprit qui anime Hanna pour qui chaque personne apparaît comme unique, irremplaçable, révélée par l’action et la parole (lien avec l’haecceitas = singularité irréductible).

On peut croire qu’il n’y a pas de contradiction entre le fait que la haecceitas est donnée, qu’elle est constitutive de l’être et que l’individuation reste à accomplir. Singularité ontologique pour Duns, singularité psychique pour Jung. On rapprochera donc le concept de l'haecceitas et l’individuation jungienne. On dira que Duns Scot fonde métaphysiquement la possibilité d’un être absolument singulier et que Hanna comme Jung en décrivent le chemin d’actualisation.

Notes de l'auteur

[^1]: Éditions Le Seuil, Collection Points. Texte établi par Ursula Ludz 1995 à partir des manuscrits de HA supports des conférences : « Introduction à la politique » et « Philosophie et politique : qu’est-ce que la philosophie politique ? ». Les élaborations datent pour l’essentiel de la fin des années 50. Ce livre aurait dû être la suite de « La condition de l’homme moderne » publié en 1958. [^2]: L’homme à la découverte de son âme. Cité dans la Préface des Aspects, p 10. [^3]: Très régulièrement. [^4]: Liber secundus, Chapitre XVII Nox quarta, Niveau 1, p 399. [^5]: Page 9. [^6]: C.G. Jung, Présent et Avenir, p 10. [^7]: Dans Psychothérapie, Chapitre "La fonction inférieure". [^8]: Né vers 1266 à Duns en Écosse - mort en 1308 à Cologne. Philosophe et théologien, franciscain, fondateur de l’école scolastique dite scotiste. Il se distingue de Thomas d’Aquin, dominicain (1225 - 1274).

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